Interview d’Henri de Grossouvre dans la revue Limes

   A. Sansoni : Les gouvernements des États membres de l’Union européenne, après de longues négociations, ont défini ces derniers jours ce que seront les sommets de l’UE après les élections célébrées le 26 mai. En particulier, la décision de désigner Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission et Christine Lagarde à celle de la BCE semble confirmer la force de l’axe franco-allemand et son leadership politique sans faille au sein des institutions européennes. Est-ce vraiment le cas ou se devoir engager personnellement à démontre la faiblesse intrinsèque des deux grands Européens qui, pour joindre les deux bouts, ont dû assumer des responsabilités institutionnelles claires ?

Henri de Grossouvre : Avec le retrait des britanniques la relation franco allemande redevient centrale, même à 27, voilà ce qu’il me semble important. Et cela, alors même que la relation entre les chefs d’Etats des deux pays, Angela Merkel et Emmanuel Macron n’est pas particulièrement cordiale et efficace. Mais avec l’évolution du rôle international des Etats-Unis dont D. Trump est autant le révélateur que l’acteur et aussi le Brexit, les pays de l’UE sont obligés de repenser et réorganiser le projet européen.

Au début de la construction européenne les britanniques ont pensé que cela ne fonctionnerait pas, puis voyant que cela fonctionnait, ils ont essayé de créer à l’extérieur une organisation concurrente, l’AELE, dont la raison d’être s’est éteinte avec les progrès de la construction européenne. Ensuite ils ont dû attendre la mort du général de Gaulle pour rejoindre l’Union où ils ont d’une part encouragé les élargissements successifs afin de diluer le plus possible le projet politique. Dans le domaine de la défense les britanniques ont opposé leur véto à tout renforcement des capacités de sécurité et de défense européennes. D’une certaine manière nous en revenons donc à la situation antérieure mais il n’y a pas d’automatisme, il y a un potentiel et une opportunité qui ne peut se faire que par le volontarisme politique, sachant par ailleurs que l’influence politique et économique des grands pays européens est moins grande qu’il y a cinquante ans.

A Francfort la tâche de Christine Lagarde sera très compliquée, les intérêts économiques et financiers allemands divergent souvent de ceux de la majorité autres pays de l’UE.

Que pensez-vous des deux femmes appelées à diriger l’Europe? Le choix « pour les femmes » a suscité beaucoup d’enthousiasme, mais leur histoire engendre inévitablement une certaine perplexité : von der Leyen a participé à tous les gouvernements d’Angela Merkel depuis 2005, mais a toujours été vivement critiquée pour son travail, à la fois en tant que ministre de la Famille, à la fois en tant que ministre du Travail, mais surtout, ces dernières années, pour son travail en tant que ministre de la Défense, à tel point qu’il est considéré à peine comme une projection du chancelier. Christine Lagarde, quant à elle, jouit d’un curriculum international de la plus haute renommée, mais elle n’est ni économiste ni encore monétariste : les autres vont-ils se débrouiller seuls à Francfort?

Henri de Grossouvre : En dehors de l’adéquation de leurs profils et compétences avec les fonctions qu’elle vont occuper, dans le domaine de la défense, je constate qu’Ursula von der Leyen a été l’avocate du renforcement de l’OTAN à l’Est, notamment dans les pays Baltes ainsi que celle du bouclier antimissile en Pologne et en Roumanie. Christine Lagarde a notamment œuvré au Center for Strategic and International Studies (CSIS) dont les tropismes sont similaires. Je souligne cela car avec le Brexit nous allons avoir des opportunités dans le domaine de la défense et paradoxalement particulièrement avec nos amis britanniques, je fais ici référence au discours de Lancaster du 17 janvier 2017 de Theresa May et au premier livre blanc sur le Brexit du 2 février 2017 où il est question de sécurité et de défense. En revanche ne suis pas choqué par le fait qu’elles ne soient pas de pures « techniciennes » de leurs fonctions, ont peut toujours s’entourer de bons experts, il faudra être attentif à leur entourage, en revanche un président est là pour fixer le but, l’orientation stratégique.

A Francfort la tâche de Christine Lagarde sera très compliquée, les intérêts économiques et financiers allemands divergent souvent de ceux de la majorité autres pays de l’UE, il sera intéressant de voir qui sont ses conseillers « externes ». Je pense enfin que cela donne surtout à se réjouir pour la zone euro plus que pour le rôle des Français et des Allemands.

L’aspect le plus frappant de l’issue des négociations sur les plus grandes personnalités de l’Union européenne est la défaite des Spitzenkandidaten. Sommes-nous revenus dans l’Europe des nations de de Gaulle ou n’y a-t-il tout simplement pas de place pour la démocratie représentative en Europe ?

Henri de Grossouvre : Le système des « Spitzenkandidaten » visait aussi à attirer plus de citoyens à voter et donc à rendre les désignations plus démocratiques et cela n’a pas fonctionné. Je pense par ailleurs comme le président Macron que ce système n’a pas permis de désigner le ou les meilleurs candidats. Cela dit la démocratie représentative ne se réduit pas au système des Spitzenkandidaten même si on constate partout en Europe et dans le monde occidental d’une manière générale, une grave crise de la démocratie représentative, aux élections locales, nationales, et européennes et les représentants sont très souvent élus par une petite partie de la population et même des électeurs.

Quoiqu’il arrive et malgré sa spécificité insulaire, la Grande Bretagne est un grand pays européen, elle restera liée d’une manière ou d’une autre au destin des pays européens continentaux.

Parmi les questions les plus urgentes auxquelles la nouvelle Commission sera confrontée, il y a certainement la négociation du Brexit. Ce magazine consacrait son dernier numéro monographique à la « Question britannique », notant qu’une partie de l’élite britannique voyait dans l’abandon de l’Union européenne une solution possible aux forces centrifuges des nations qui composent le Royaume-Uni, qui le minaient. Or, une hétérogenèse moqueuse des fins montre que les poussées autonomes de l’Écossais et de l’irlandais pourraient être accélérées dans le cas du Brexit, à tel point que, au delà des questions économiques et juridiques, c’est précisément sur les structures de l’Ulster que la négociation est bloquée. Deux questions : Londres finira-t-elle par abandonner Bruxelles selon vous? Et pour l’Europe, la sortie de la Grande-Bretagne est une défaite ou une opportunité ?

Henri de Grossouvre : Quoiqu’il arrive et malgré sa spécificité insulaire, la Grande Bretagne est un grand pays européen, elle restera liée d’une manière ou d’une autre au destin des pays européens continentaux. Donc, même si le Brexit aboutit il restera des liens économiques, financiers et de sécurité forts entre la Grande Bretagne et l’Union Européenne. J’essaie toujours de voir l’aspect positif des choses. L’UE sans les britanniques va être obligée de repenser et restructurer son projet politique, c’est une bonne chose. Par ailleurs même si les britanniques quittent l’UE la coopération en matière de défense restera primordiale et sera peut-être même facilitée. Depuis qu’il est question que les britanniques quittent l’Union, ils ont multiplié les appels du pied pour continuer de participer à la PSDC (Politique de Sécurité et de Défense Commune) : discours de Lancaster déjà cité, deux premiers livres blancs sur le Brexit, discours de Munich de T. May du 12 septembre 2017, document de Crispin Blunt pour la conférence sur la PSDC DE Malte du 28 avril 2018, volonté de continuer à participer au programme Galileo… Les britanniques pourraient donc quitter le marché commun et l’union douanière tout en continuant de participer à la PSDC.

D’ailleurs je pense que nous avons besoin d’eux, les Français et les Britanniques sont les deux seuls pays dans l’UE capables de projeter des forces militaires sur des théâtres extérieurs. Dans le domaine de la sécurité et de la défense les britanniques pensaient pouvoir se passer de l’UE et de sa politique de défense en raison du lien privilégié entre Londres et Washington, or la confiance jusque-là inébranlable cette relation privilégiée a été mise à mal par la politique de Donald Trump. L’attitude du président américain notamment dans le dossier du nucléaire iranien a joué un rôle important. Tout cela a paradoxalement rapproché les britanniques de la position française en faveur de la mise en place d’une autonomie stratégique européenne propre.

Vous avez souligné à plusieurs reprises qu’une relance du projet européen supposait nécessairement la constitution d’un noyau plus cohérent de pays qui décidaient de pousser l’accélérateur vers une plus grande intégration, à la fois politique et militaire, ainsi que dans le domaine économique.

Henri de Grossouvre : oui, je pense que puisque nous avons élargi avant d’approfondir, à l’heure du Brexit la question du noyau dur, d’une avant-garde, d’un groupe de pays pionniers, peu importe comment on l’appelle, est plus que jamais d’actualité. J’ai d’ailleurs publié récemment dans la presse italienne un petit texte sur le sujet dans lequel j’appelais les capitaines d’industrie à jouer un rôle dans ce sens.

L’Italie, qui après des décennies d ‘ »européanisme idéologique et non critique », s’est révélée soudainement comme le plus eurosceptique des pays membres, peut-elle encore faire partie de ce noyau dur ?

Henri de Grossouvre : les aléas de la politique partisane ne peuvent pas changer ni la géographie ni le pays dont la capitale, la ville éternelle, est la légitimité politique et spirituelle de l’Europe ! L’Italie faisait partie du noyau carolingien, des débuts de la construction européenne et pour moi il ne peut y avoir de relance du projet politique européen sans l’Italie.

Sur trop de dossiers, l’Union européenne semble être assiégée par d’autres acteurs mondiaux : politique monétaire, commerce international, coopération internationale, immigration, intelligence artificielle, technologie des satellites, 5G, défense militaire. La « forteresse Europe » n’a-t-elle aucune issue ?

Henri de Grossouvre : nous avons évoqué les satellites, les questions de stratégie et de défense. Dans le domaine de l’intelligence artificielle la dépendance européenne est quasi-totale, nous avons certes deux centres de recherche, à Paris et Zurich, mais ce sont des centres Google. Si nous voulons continuer à exister et à prendre en main notre destin il nous faudra nous saisir de tout ces domaines stratégiques.

Vous étiez le théoricien de l’axe Paris Berlin Moscou. Que reste-t-il aujourd’hui, après cinq ans de sanctions, de cette perspective géopolitique ?

Henri de Grossouvre : il reste la révélation d’un potentiel. Il reste aussi des structures de discussion tripartites qui continuent à jouer un rôle. Cela dit, le noyau dur d’un côté et de l’autre un projet stratégique pour la plus grande Europe sont les deux revers de la même médaille. Nous avons évoqué la question de la relance par une Avant-Garde, en ce qui concerne les relations avec la Russie, je constate une récente évolution très prometteuse, de plus en plus d’acteurs européens pensent qu’il n’est pas raisonnable de ne pas parler à la Russie et de seulement la diaboliser.

Nous pensons quant à nous, qu’au-delà des améliorations toujours possibles de la gouvernance démocratique, à l’Est comme à l’Ouest d’ailleurs, nous partageons sur ce continent des intérêts culturels, économiques voires stratégiques communs et que leur mise en évidence n’est qu’une question de temps pour peu que nous sachions le vouloir.